• La plume et l'inspiration

    En pensant à toi

    J'ai rarement eu l'occasion d'assister au spectacle de tes vents d'inspiration. Mais aujourd'hui, j'ai l'honneur d'être aux premières loges pour dévorer des yeux cet instant euphorique.

    Lorsque la magie tremble jusqu’aux bouts de tes doigts, que ton cœur s’emballe en entendant l’inspiration chanter dans tes pensées, j’assiste au miracle de ton don. Tu arraches une feuille à un carnet comme tu arracherais une étoile au ciel, et avec vivacité tu attrapes le crayon le plus proche. Tes yeux se posent sur le blanc du papier, qui bientôt deviendra noir de tes mots, et en retenant ton souffle, tu écris la première phrase. Un sujet, choisis avec la précaution d’un début timide, un verbe proposé avec le fond de ton imagination, et la suite coule comme l’eau d’une cascade. A partir de ce moment là, quand tout semble s’être figé devant la maîtresse de l’écriture, tu n’as plus besoin de rien. Tout ce qui te suffit, c’est cet élan qui s’est imposé en maître dans l’instant présent, qui repartira dans quelques minutes ou dans quelques heures, tu ne sais pas trop.  Je sais que tu redoutes son départ avec une angoisse insupportable. Mais il est si impénétrable et pourtant si éphémère, que son retour est impossible à prévoir non plus. Ce mystère de l’adieu et du bonjour qui ne s’ancreront jamais dans le temps de ta vie ronge la paix que tu ressens lorsque tu relis ce qu’il t'as fait créer.

    Dans ton encre, on peut parfois percevoir la trace de cette peur qui te noue le ventre une fois que le don jaillit de tes doigts : « Quand reviendras-tu cher monde qui peuple mon cœur ? Quand reviendras-tu cher ami de mon enfance qui remplace mon souffle dans ces moments où tu me rencontre à l’improviste ? Quand te reverrais-je ? Dois-je t’attendre, dois-je espérer, ou dois-je abandonner ? » Et même si cette question te menace lorsque tes pensées virevoltent dans tes mots et dans tes phrases, je sais mieux que personne la réponse qui s’éveille à chaque fois : tu n’abandonneras pas. Tu attendrais des années, des siècles, des millénaires, mais tu n’abandonnerais jamais ce don. Ce trésor qu’indirectement tu ne possèdes pas, mais qui lui te possède. Cette odeur enivrante de l’inspiration ultime, celle dont tous les auteurs recherchent la clé. Elle descend dans l’instant, sans prévenir, avec son sourire infiniment séduisant qui fait vibrer tes doigts comme ceux d’un musicien dans le cœur de son morceau. Tu ne résistes pas, non, tu la dévore et dans tes phrases, c’est sa danse et son improvisation qui crée tes mots et tes réflexions. Et une fois l’encre de l’inspiration s’étant épuisée à rendre noir ce papier blanc, tu te presse de retirer la feuille hors de ta vue afin que tes larmes d’adieu ne viennent pas y troubler l’histoire à laquelle tu viens tout juste de donner la vie. Si jamais ces pleures venaient se mélanger à l’encre de tes mots, un océan profond de phrases devenues floues et vagues voguerait sur cette feuille. Tu n’y retrouverais plus ta trace, ta plume, ton souffle, tu y serais perdue et pourtant … Jamais tu ne jetterais ce papier, jamais tu ne l’abandonnerais. Parce qu’il serait tout simplement le souvenir précieux et unique d’un instant magique, peuplé d’inspiration et de rêves comparables aux étoiles. Comme tous les autres, tu le rangerais dans ce classeur aussi bleu que le ciel de notre héro, au fond de ton bureau, et fermerais le tiroir dans un silence de marbre. Ta bouche resterait close encore quelques heures après cet événement, parce que dans ton mutisme tu t’obstine à attendre à nouveau la venue de l’inspiration, la seule qui sache faire vibrer ton cœur d’auteur autrement que les livres et la musique de ton adolescence. Parce que dans ce silence tu honores le son de l'encre que tu as si merveilleusement bien déposé sur le papier.

    Alors moi, après avoir observée tout ce spectacle étrange et pourtant resplendissant, cette rencontre silencieuse entre l’auteur et le rêve, entre la main et la plume, entre le cœur et l’esprit, je resterais muette à mon tour. Je regarderais encore ta silhouette, la tête basse, fixant tes doigts précieux. Même si je ne me lèverais pas pour te prendre dans mes bras, je ne resterais pas insensible à tes larmes et à tes sanglots étouffés. Simplement je n’oserais pas arrêter le théâtre de l’auteur qui pleure sa muse. Parce que même si l’émotion déchire ton cœur et tisse un instant aux couleurs froides et moroses, elle reste émotion dans toute sa splendeur et mérite d’être admirée. Elle n’a pas choisi de te fendre le cœur, c’est toi qui l’a invité. C’est parce que tu aimes si fort cette inspiration qui illumine ton talent, que tu pleures si puissamment son départ. L’émotion se dépose dans ta chambre comme une pluie silencieuse, et toujours je regarde ton ombre. Ombre voûtée par la tristesse d'un départ douloureux, mais une ombre qui brille dans mes yeux, qui flamboie par le trésor de ton don, probablement offert par les cieux. Comment ne pas être émue face à tant d’amour pour ce vent invisible, insaisissable, imprévisible de l’inspiration ? C’est alors qu’à mon tour, je suis saisis d’amour et d’envie, de ce désir inlassable d’écrire, de composer, de vivre. Et je comprends enfin que la roue tourne. Qu’après t’avoir visité, t’avoir laissé seule à ton chagrin d’adieu, elle est venue dans mon cœur pour y produire une scène probablement indescriptible, aussi magique que celle à laquelle je viens d’assister. Je sais qu’elle s’en ira. Mais moi aussi, je n’abandonnerais jamais et j’espèrerais très fort son retour dans mon silence et dans les mots qu’elle m’aura laissé comme souvenir. Ces mots que j’aurais à mon tour rangé dans un classeur, vert comme le vent de notre héroïne, au fond de mon bureau dans un tiroir oublié.

    Dis, me regardera-tu toi aussi lorsque j’arracherais une feuille, que j’attraperais un stylo et que j’écrirais les premiers mots d’une aventure à l’improviste ?

    Neyu

    « L'incertitude nous charmeNews 26/05/20 »

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